Fou de haïkus
David Gérard Lanoue
IL ETAIT UNE FOIS…
Au cœur des montagnes du vieux Japon, près d'un lac gelé une bonne moitié de l'année tandis que des fardeaux de neige pareils à des hauts-de-forme coiffent les têtes de vaches fatiguées ; où une boue de glace grisâtre emplit les ornières de la route du Shogun louvoyant vers des lieux plus nécessaires ; dans un pays de neiges dont la fonte, l'été, se voit accompagnée par la mélodie zézayante d'énormes moustiques ; dans une province pauvre et écrasée dont les fermiers tentent d'oublier la taxe sur le riz en faisant tourner le saké, en chantant les airs du cru, en prenant place à tour de rôle dans de fumants chaudrons d’eau brunissant un peu plus avec chaque baigneur squelettique. Là, dans un village qu'aucune carte occidentale n'avait jamais signalé et sans doute jamais ne signalerait, dans une petite ferme à toit de chaume, au sommet d'une colline de pins couverts de neige pulvérulente. Là-haut, un fleuve d’étoiles – la voie lactée – coule à travers ciel, baignant de lumière glacée une vieille porte fissurée, noircie par la suie ; en bas, un homme ventru, tête chauve et luisante, bottes ripant sur la glace, prend appui sur un bâton. Après quarante années passées à battre la campagne, à zigzaguer d'un paysage à un autre, ce rôdeur sans objectif, cet esprit farfadet, est de retour chez lui.Il s'était choisi pour nom Tasse-de-thé, Tasse-de-thé pour nom de plume. Pour nom de pinceau-bambou, plutôt, car de plume il ne possédait pas. Bref, c'était le nom qu'il scribouillait dans une calligraphie cafouilleuse sur le papier de riz d'éphémérides couverts de milliers d'épopées d’un seul vers, d'une haleine : car Tasse-de-thé était un faiseur de haïku.
Peut-être vous demandez-vous : qu’est-ce qu’un haïku ? Voilà un blanc silence pas facile à remplir. Et pour le remplir, il faudrait observer Tasse-de-thé de très près : comment il sirote sa soupe d’escargots d'étang, comment il pisse en zigzags par la porte de derrière pour tracer des devinettes dans le givre du matin, comment il grignote ses nouilles sous la lumière d'une lampe solitaire au plus profond de l'hiver isolé.
On va regarder. On va écouter. Et peut-être, on apprendra.
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